Gisèle PRIGNITZ  

Professeur à l'Université de Pau et des pays de l'Adour - Faculté pluridisciplinaire de Bayonne 

 

Usages du français en Afrique noire :  

l'exemple du Burkina Faso. 

 

Le terme d'usages (au pluriel) m'autorise le choix de quelques faits de langue qui permettront de mettre davantage l'accent sur les locuteurs - africains, et plus particulièrement burkinabè - que sur la description de leurs productions. J'examinerai d'abord l'expression "français langue africaine". Willy Bal, dont Michel Tétu a rappelé le rôle décisif dans les premiers travaux sur le français parlé en Afrique, avait utilisé le terme d'appropriation de la langue française. Mais c'est Pierre Dumont (1) (un des pionniers de l'étude du français au Sénégal) qui, en en faisant le titre d'un de ses ouvrages, a consacré cette périphrase, créée par Senghor - et que celui-ci érigeait en devise. 

Si, au départ, cette formulation fut ressentie comme une provocation, que les chercheurs qui se sont essayés dans ce domaine - et dont je fais partie depuis 1981 - se sont vu reprocher, on peut aujourd'hui affirmer qu'elle est totalement admise. Pourquoi ? 

1. Parce que le français fait désormais partie du répertoire linguistique des Africains d'un certain nombre de pays. En effet cette situation est une conséquence du plurilinguisme. Du reste, si l'on se place sur le terrain de l'histoire, on peut rapprocher cet état de fait de ce qui a pu se passer, mutatis mutandis, à une échelle différente, dans les provinces françaises à une date qui n'est pas si éloignée : la coexistence des langues régionales et du français central a induit un bilinguisme (quand le latin, langue savante (2), ne constituait pas, en outre, une diglossie avec répartition fonctionnelle : langue scientifique / langue d'usage, comme cela se produit de nos jours avec l'anglais dans le domaine technique) vécu par des centaines de milliers de Français encore au début du XXe siècle - et dont on trouve des témoignages (écrits et oraux) de nos jours. 

2. Le français importé (imposé à l'époque coloniale) en Afrique, langue superposée, a donc connu des procédés d'acclimatation, ou, pour être plus exact, les locuteurs se sont approprié cette langue. Le "transfert de technologies" et des valeurs véhiculées par la langue s'accompagne d'une adaptation que le discours des usagers, lettrés ou non, "travaille", pour recréer. J'en donnerai des exemples à travers le lexique et la créativité verbale : tours syntaxiques et locutions (phrasèmes selon la terminologie de Mel'cuk) qui tendent à transposer l'univers culturel et la sensibilité des peuples vivant dans un environnement où les concepts utilisés en Europe sont parfois inopérants et requièrent des formulations propres. 

3. J'aborderai enfin deux notions qui replacent l'évolution du français en Afrique dans un processus général et commun à la variation géographique et sociale, que le professeur au Collège de France Claude Hagège nomme diatopique et diastratique. Elles sont à mettre en relation avec la manière dont les locuteurs sont exposés à cette langue - qu'ils partagent ou non les valeurs culturelles attachées à son usage. Ce sont les phénomènes opposés et complémentaires de véhicularité et de vernacularité, que j'illustrerai par deux domaines d'usage du français : la littérature et le discours politique. 

 

1. Alternance des langues et métissage. 

Il faut considérer, avec les sociolinguistes, ce que l'on appelle le répertoire linguistique des individus. Sans que l'on puisse vraiment recenser les locuteurs du français en Afrique - on s'y essaie, mais on n'arrive qu'à des approximations douteuses, comme "francophones réels" et "occasionnels" ou à des distinctions plus percutantes qu'opératoires entre "francophonoïdes" et "franco-aphones" (Chaudenson, passim), ceux pour qui le français est la langue "ordinaire" (Gadet, 1989) ou celle du "dimanche" (Blanche-Benveniste, passim), en quelque sorte -, on peut affirmer que la langue française y figure.  

On pourrait évoquer - avec quelle dose de nostalgie pour les tenants du "bon français", ici et en France ? - la période centralisatrice et coloniale où l'instituteur imposait le "symbole", destiné à dissuader les contrevenants qui mélangeaient les genres et se permettaient de parler le "patois" dans la cour de récréation; c'est-à-dire le breton en Bretagne, l'occitan dans le domaine de langue d'oc et une langue vernaculaire en Afrique. Mais on fait fausse route en pensant que c'est en brimant les locuteurs africains qu'on maintient le français, car la frontière entre codes n'est pas aussi étanche que pourrait le laisser croire un découpage des communautés linguistiques. Derrière l'emploi du français, se profile celui des langues africaines, parce que nous sommes en contexte de plurilinguisme. Ce qui implique plusieurs constats : 

- on n'est pas, de toute façon, uniquement francophone; la langue française est toujours utilisée parmi d'autres, et le répertoire d'un individu peut atteindre cinq ou six langues, parfois davantage. Couramment, l'individu, en ville, en possède au moins deux : pour Ouagadougou, le mooré finit par faire partie du répertoire d'un locuteur qui peut n'être aucunement locuteur natif de cette langue. Et mon observation personnelle m'a fait rencontrer des Burkinabè, locuteurs du bissa, du lyele, du nuni, du fulfulde, par ailleurs lettrés, voire de niveau universitaire, qui les dispense d'y recourir, échanger en mooré dans des situations quotidiennes, dans la capitale ou d'autres villes, avec des mooréphones, il est vrai moins à l'aise en français. 

- l'alternance est une contrepartie naturelle du répertoire multiple. Les fonctions des différentes langues ne sont pas forcément bien délimitées et, dans une discussion, différents éléments peuvent intervenir, qui sollicitent plusieurs codes à des moments stratégiques différents. 

- même si la situation ne requiert pas le français, l'imprégnation est forcée, en contexte urbain, comme le souligne Carole de Féral, (1994 : 3) :  

Celui qui ne parle pas le français [est] un auditeur passif [du français, en subit] le "bruit" (informations à la radio ; conversations entre amis ; communication dans les lieux publics) tout en se voyant refuser l'accès aux fonctions de pouvoir et de responsabilités offertes par l'Afrique moderne.  

- le français n'est certes pas autochtone, mais il a ses chances de coexister avec des langues qui n'ont pas la même origine. L'arabe, par exemple, langue étrangère tout aussi superposée que le français, n'est pas plus "régional" que le portugais ou l'anglais, mais il sert de véhiculaire dans plusieurs pays d'Afrique, du fait d'un "contact" ancien. Le français fait d'ailleurs souvent figure de langue dénuée de connotations fâcheuses, alors que le mooré par exemple, pourrait paraître le véhicule d'un certain "impérialisme", dans maintes régions du Burkina Faso, ce qui se traduit par la forte présence de locuteurs mossi sur les marchés de diverses régions.  

- l'acquisition du français et son usage s'inscrivent en Afrique dans un continuum, rappelle F.-M. Gandon (1994 : 9) après Paul Wald :  

Même le français populaire d'Abidjan est à concevoir en relation avec d'autres variétés. L'appropriation "diffuse" (par exemple le "parler entre amis", non sociolinguistiquement marqué) constitue donc un outil métadiscursif novateur, permettant d'envisager une description unitaire du français.  

On parle donc français de plusieurs manières, qui ne tiennent pas forcément à la stratification sociale, mais à leur mode d'acquisition, et surtout aux contextes d'emploi, qui peuvent aboutir à des registres identifiables. 

- la dernière caractéristique du choix de code en discours, parmi les langues en concurrence dans le répertoire, est l'interprétation que font les interlocuteurs de ce choix : (Wald, 1994 : 115):  

Elle catégorise les interlocuteurs et assigne au code une place dans le répertoire collectif.  

Parler français au Burkina, comme dans d'autres pays africains, c'est utiliser une langue qui permet l'accès de l'individu à la citadinité (Batiana, 1998) .  

 

2. Procédés d'acclimatation 

Pour le français en Afrique, les conditions qui créent son appropriation en ville sont le contact répété et intime entre les lettrés et le discours des citadins dans les nécessités de la vie, au prix de la vernacularisation des pratiques populaires (...) et par son intégration dans les pratiques langagières mixtes (Wald, 1994 : 117) . 

 

2.1. Un lexique adapté aux réalités 

Quelle que soit la cause de leur présence dans le lexique attesté, on relève des termes qui sont propres au français parlé en Afrique, voire à la sous-région. On les appelle alors des africanismes, catégorie dans laquelle on mêlera souvent des termes d'origine très différente : aussi bien des realia dont le nom n'existe pas en français et dont le signifiant, l'"étiquette", est empruntée aux langues africaines, que des tournures qui ne "sonnent" africain que parce qu'elles sont plus fréquemment employées en Afrique. Quand les Français veulent caricaturer le parler des Africains, ils émaillent leur discours de présentement, de mon vieux ou passent du tu au vous sans grande cohérence - ce qui appartient à notre usage quotidien, oral, mais ne nous apparaît pas avec la même évidence.  

2.1.1. Il reste que certaines lexies appartiennent sans conteste au domaine africain :l'usage de jeton , pour "pièce de monnaie", et par distribution complémentaire pièces pour "papiers d'identité, d'immatriculation..." ; de soupe pour "sauce", complémentaire du gâteau ("pâte"- céréales formant le plat de résistance (3)) dont elle est l'accompagnement ... situe le discours où elles sont employées comme s'écartant des usages francophones communs aux autres aires géographiques. Ces exemples montrent qu'il s'opère une redistribution du lexique d'un domaine donné en fonction des besoins communicatifs. Dans le domaine culinaire, G. N'Diaye-Corréard et J. Schmidt, deux chercheurs ayant travaillé sur le lexique du Sénégal, donnent l'exemple de ragoûtet de sauce qui sont exclusifs l'un de l'autre : ils désignent la même réalité mais l'un est employé en France, l'autre au Sénégal (BOFCAN 7 : 139). 

Les adaptations au contexte africain de mots appartenant aux vocabulaires traduisant les réalias sont légion, induisant parfois des confusions (Iguanepour "Varan" appelé aussi gueule-tapée, Boa pour "Python", Caïman pour "Crocodile", Salamandre pour "Tarente" - ou "Gecko", la nomenclature n'est pas très claire - etc.). 

S. Lafage, auteur du Premier inventaire des particularités lexicales en Haute-Volta (enquête de 1977-1980 (4)), indique pour "prune", en Haute-Volta, le fruit de l'arbre Sclerocarya Birrea, nommé noabga en mooré. Les fruits frais(nobramidu) peuvent être consommés tels quels, mais ils sont surtout prisés pour en faire de la bière (nobram), quand ils ont fermenté (Y. Déverin- Kouanda, 1992, vol. III, tome 2 : 72 (5)). Si on appelle bien l'arbre "prunier", le nom "prune", en revanche, n'est guère usuel. Cette absence de familiarité se traduit par le terme "fausse-prune", qui montre qu'on a conscience de ne pas utiliser le terme adéquat. C'est d'ailleurs essentiellement la noix (seem en mooré)qui est recherchée pour la vente en sachets, très lucrative comme celle de la noix de cajou

Redistribution et adaptation sont donc deux éléments d'appropriation du vocabulaire français très productifs dans les variétés africaines de français. Ces phénomènes tiennent à des mécanismes sémantiques que j'évoquerai brièvement. 

2.1.2.Sont répandus en Afrique, de la même façon, les mots promotionnaire, dérivé de "promotion", désignant le "camarade d'école", qui a fait les bancs (c'est-à-dire "suivi les classes, l'école, poursuivi une scolarité") avec vous, même s'il n'a pas "poussé" aussi loin et n'est donc pas "sorti dans la même promotion" - sens "classique" que pourrait induire un auditeur français - 

Crois-tu que j'ai passé deux décennies sur lesbancs pour terminer cordonnier ? [journal La CLÉ n° 66, p. 2]- vous avez des gens qui n'ont même pas fait un jour de banc (oral Femme, journaliste) 

Ces mots présentent une restriction de sens par rapport au français de référence. Il s'agit de glissements sémantiques à partir de la polysémie du mot attesté dans le dictionnaire. Seul un sens est fréquemment retenu, jusqu'à se poser comme le seul sens possible, ou connu. Ce phénomène peut être ramené à la notion hjelmslevienne d'univocité des termes, développée par Manessy (1984) : alors qu'il ne s'agit que d'une possibilité en français central, cela devient la seule acception du même mot au niveau du français commun africain. 

2.1.3. C'est encore le cas de nombreux verbes, comme partager, "distribuer", enlever "prendre, prélever, puiser". Arrêtons-nous sur laver (la photo), c'est-à-dire la "développer" et la "tirer", la faire passer dans les divers bains qui la sortent(6) de la pellicule où la magie l'avait enfermée : l'image est restituée ainsi de façon tout aussi occulte (par la vertu de l'eau lustrale du "docteur" (7) spécialiste. L'interprétation rituelle de "l'adorant" qui fait apparaître dans l'eau (8) l'image de la divinité, des mânes, ou de "l'âme" n'est pas absente dans la représentation que l'on se fait en Afrique de la photo. 

En outre, on trouvera dans cette catégorie les verbes employés sans le complément qui détermine l'extension de son sens : il vaut à lui seul pour la séquence actantielle. Cette fille fréquente, "elle fréquente l'école, est élève" (9). On classera de la même manière attendre (un enfant) cfLe Miel amer. On peut même identifier, sur le plan lexical, des collocations ou des lexies usitées uniquement sur le territoire burkinabè : le verbe caracoler, par exemple, dans un sens ignoré en Francequi est "faire des tours à cheval" - se dit du cavalier comme du cheval :  

(oral, Femme, journaliste) quand je ne suis pas au boulot je cherche toujours à faire quelque chose à caracoler quelque chose ça au moins c'est sûr  

2.1.4. Parmi les "spécialités" burkinabè , on relève le six-mètres, "ruelle" et l'expression se chercher, "être dans une passe (financière en particulier) difficile", comme s'ils garantissaient un label d'origine (10) (ou signum de classe). On recourt le plus souvent aux emprunts que, du reste, on "traduit" parfois en français, mais dans un lexique qui lui-même est "approprié"; 

Souvent associés à des produits popularisés par la révolution, les mots Faso dan fani (du jula) "pagne tissé" et les termes juridiques kiti, raabo et zatu (voir décret du CNR en Annexe) collent étroitement à la nation. On peut y ajouter les lexies paronymes rabile -ou dabile - (du mooré) "moût de dolo, levure de bière" entrant dans une préparation culinaire, et rakiré -ou dakiré- "parenté à plaisanterie" dont on glose hors des frontières pour en reconnaître toute l'originalité, symbole du "génie* créateur burkinabè" ! Le motwack - ouwak (11) -, "protection magique", reste décidément bien mystérieux et peu connu en dehors du territoire des hommes intègres.De l'étude de Sisso, bien que son objet soit différent, on peut retenir le cas d'emprunts au mooré parfaitement bien attestés en discours français au Burkina Faso : il s'agit de mounafica, de nassara et surtout de burkina, tous venus de l'arabe.  

mounafika : on peut comprendre que le Mossi ait donné au mot mounafika des sens qui vont du menteur au calomniateur en passant par le mouchard ou le rapporteur. Le mot mounafika vient de l'arabe mounafik qui signifie fumiste. De ce mot le Mossi a tiré le mot mounafiglum qui est le fait d'être un mounafica [Sisso, 73].  

nansara : Il viendrait du mot arabe devenu obsolète NASSARA. C'était par ce mot que les arabes appelaient les chrétiens, par extension les européens et (...) les blancs [Sisso, 63].  

2.2. Des africanismes aux burkinabismes.  

On pourrait donc repérer, parmi les africanismes, ceux qui sont spécialement utilisés au Burkina Faso. 

2.2.1. C'est dans ce sens qu'un membre de l'équipe qui a relancé les études sur le lexique à l'université, depuis 1992, a exploré le recueil des lexies relevées au B.F. Il ressort que certaines lexies sont attestées uniquement au Burkina. On pourrait les appeler "burkinabismes". J'en présenterai quelques-unes, pour les lettres A, B, C et D, illustrant les divers modes d'appropriation du lexique en français.: 

  avoir mal aux abeilles, calque du mooré où le mot si, "côte" est homonyme d'"abeilles" 

(d')abord*, associé avec la négation, indique une restriction de la portée temporelle de celle-ci "pas encore" (a priori) 

  accepter la bouche,la bouche est le siège de la parole, d'où le sens d'"obéir"  

(d)'après, deux constructions particulières avec cette locution prépositive : demander, chercher d'après quelqu'un et d'après que* introduisant des paroles rapportées. 

  beaux, toute la belle-famille, les "beaux-parents" y compris 

  bilan,-anner, -anneur,"les bruits, les ragots"; ragoter, ragoteur 

caboules, chaussures à la mode dans les années 70, à haut talons et madres, chaussures de sport (de l'espagnol ?) 

cale, argot : "nourriture", déverbal de caler , probablement de "se caler (l'estomac)", distinct de caler, s'"arrêter" (de manger) en argot français. 

(reprendre) la craie, synecdoque pour "reprendre son emploi d'enseignant". S'inscrit dans une série : tenir la craie, laisser la craie. cf. crève-la-craie 

célibatorium, "chambre de location dans une cour", peut-être l'habitude d'utiliser le latin comme code dans un langage de connivence (estudiantin) vient de l'habitude des juristes de citer en latin. 

compradore, mot de la langue de bois (marxiste), d'origine cubaine, s'appliquant à la classe (bourgeoise) des "commerçants" 

dawa, emprunt au mooré "homme", terme d'adresse devenu éponyme des immigrés voltaïques en Abidjan (13). 

descendre, 1) se dit du trajet de la province vers la capitale : on "descend à Ouaga" (de ses collines de l'est et du sud, de la falaise de l'ouest, des dunes du nord ? ou du nord situé en haut de la carte ? ou comme on "descend" dans un hôtel - ce qui implique un moyen de transport qui vous a chargé) comme on "monte à Paris". 2) se dit aussi de la sortie du boulot à la fermeture des bureaux. 3) "il est déjà descendu" pour un enfant veut dire qu'il n'est plus au dos, au sein = "il est sevré" (14).) 

  dodo, "masque, carnaval des enfants"  

2.2.2. J'ai, pour ma part, réuni un certain nombre de locutions et de lexies qui semblent refléter le "particularisme burkinabè" - entendu comme un code propre à la communauté francophone, celle-ci pouvant distinguer des sous-groupes en son sein. Les traits distinctifs de ce "vernaculaire" tiennent :  

a) à son "africanité" (par opposition au français dépourvu de ce trait), comme le montre le montage de citations opéré à partir d'énoncés relevés à partir d'enregistrements et de dépouillements d'écrits : 

/ce sont des années hein -- ça vaut dix ans de cela/ (oral) ; 

b) à son adaptation aux réalités locales, "nationales"- burkinabè- (et non globalement africaines) : les termes cités ici ne s'emploient guère au-delà des frontières\ 

  Au pays des hommes intègres, du burkindlum et du rogem-ying-sidga, pas d'abus du  

gaulois !  

L'imprégnation de références culturelles pluriethniques favorise la créativité verbale, comme dans les expressions suivantes, qui font intervenir deux langues (mooré viim koega, "bonne nouvelle", titre d'une émission religieuse, et français) et deux religions (chrétienne et musulmane) dans le même contexte, lié aux préoccupations pécuniaires de la vie moderne : 

le mois a deux chiffres : les temps sont durs, il faut jongler avec les affs jusqu'au vim-koega le virement en banque du salaire): il y a d'autresqui avaient à se plaindre quandle muezzin a crié (appel à la prière ici transposé à l'annonce du virement) [oral]. 

c) et à unhabitus linguistique qui reflète la pratique d'un multilinguisme incluant mooré et/ou jula (autres langues non burkinabè) : certains des énoncés suivants comportent des calques de ces deux langues, parfois commun aux deux, comme boire la cigarette, ou la soupe, avoir un long nez pour "avoir de la chance", ou "une longue vie". 

En revanche le mot nansongo est bien d'origine jula, mais a été emprunté par les francophones, sans doute en l'absence d'un terme mooré aussi parlant, à tel point qu'il est pratiquement intraduisible. Ceux qui le transposent en "prix des condiments" ignorent que le mot "condiments" a une dénotation plus restreinte en France et une connotation complètement différente, car il suppose une répartition des dépenses dans le ménage entre l'homme (qui le donne) et la femme (qui le réclame). 

2.2.3 . Il existe également une créativité sur le plan grammatical. On pourrait citer, sans entrer dans le détail, l'utilisation de connecteurs du discours indirect d'emploi particulier : le que "accroché" à des verbes qui n'indiquent pas que des faits de parole comme «il a refusé que je ne pars pas chez mon oncle», d'autres balises de discours comme oui, non, hein, ou encore d'après que En outre la construction des phrases comparatives connaît des écarts par rapport à l'usage standard : 

  il est grand que son frère,  

ce qui fait que l'adverbe moins a pris le sens de «pas trop» : j'espère que je vais être moins assommant, a prévenu en commençant un orateur à cette Biennale, ce qui ne signifie pas que les prédécesseurs l'auraient été davantage, mais que, pour sa part, il ne voudrait pas l'être trop. En revanche, l'adverbe trop signifie "très" : il est trop content marque un degré d'intensité à la satisfaction, non un excès de contentement qui dépasserait la norme admise. La comparaison, par ailleurs, ne s'exprime pas au degré d'infériorité : Pierre est moins grand que Paul, mais, comme on recourt à un système d'évaluation par rapport à un étalon : Paul est grand dépasser Pierre, sous sa forme basilectale, on mettra l'énoncé à la forme négative pour renverser la proposition : Pierre n'est pas grand venir dépasser Paul. Quand la somme nécessaire à un achat n'est pas suffisante (qu'il y a donc moins d'argent que ce qu'il faudrait), on dit simplement : c'est bon, mais ce n'est pas arrivé d'abord. 

Il existe aussi, dans le français parlé au Burkina, deux créations morphosyntaxiques partagées par d'autres locuteurs africains, les locutions utilisées dans la tournure conditionnelle (partagée par l'ensemble des locuteurs) avec l'auxiliaire aller 

  si j'avais de l'argent,j'allais payer une mobylette (je me payerais) 

et l'auxiliaire avoir qui entre dans l'expression de l'accompli (le passé composé ne marquant pas assez cette valeur) : j'ai eu à voir ce film, "je l'ai vu", assez proche du surcomposé méridional (je l'ai eu vu). 

 

3. E volution du français 

Comme toute langue, le français en Afrique subit une double influence qui le fait évoluer. À l'instar des observations menées sur le créole (Bickerton, Waldman, Chaudenson) qui a constitué un véritable "laboratoire" (Hagège) pour étudier le phénomène de la variation, les études sur le français menées en Afrique utilisent les concepts des théoriciens de la variation topolectale et chronolectale. Le fait majeur est évidemment le contact des langues et les notions développées ici sont indépendantes du contexte multilingue.  

 

3.1. Des concepts 

D'un côté la pidginisation va de pair avec l'aspect véhiculaire de la langue qui sert d'échange entre locuteurs qui ne ressortissent pas de la même communauté ethnique et linguistique. La fonction de communication de ce véhiculaire entraîne une certaine simplification mais aussi une restructuration, dont on a donné des exemples plus haut avec les périphrases verbales qui marquent le mode ou l'accompli; d'autres faits sont marqués par l'indifférence à la notion de transitivité, qui fait construire des verbes réputés intransitifs avec des compléments "d'objet interne" : il a dormi un bon dormir, marché un long chemin , et des verbes exigeant un complément, de façon absolue : on a déjà cité fréquenter(l'école) ou préparer (à manger). 

De l'autre la vernacularisation est un mouvement naturel de la langue qui va en sens inverse pour renforcer les liens entre locuteurs qui partagent grâce à la langue une même culture. Ainsi le parler populaire d'Abidjan a les deux aspects, ce qui a fait parler de créolisation (aspect vernaculaire) et de décréolisation (ou postcréole) lorsque ce parler revient, sous l'influence de la norme scolaire, à une forme  

Qu'en est-il pour le Burkina Faso ? Je donnerai deux illustrations qui montreront de manière active les deux influences à lœuvre : l'aspect populaire de la langue qui rassemble les locuteurs malgré leurs déterminations d'appartenance à un milieu social et linguistique; l'aspect identitaire qui donne aux membres de la communauté linguistique - ainsi formée par la réunion de valeurs communes exprimées par la langue - le sentiment que cette langue est la leur. 

 

3.2. Des discours 

Lorsque l'on passe de la théorie à la démonstration sous forme déductive, il est toujours délicat d'illustrer son propos de références concrètes. Or examiner les productions réelles est une façon positive de revoir la notion de francophonie. En effet, l'image du français africain est celle d'un français populaire - donc dégradé. C'est d'ailleurs la mauvaise opinion qu'ont intériorisée les Burkinabè eux-mêmes, qui parlent de "français matraqué, terre-à-terre...". Or il n'y a pas que le français de Goama et de Nobila Cabaret à être dignes de recevoir l'étiquette de "populaire", pour autant qu'ils sont l'émanation d'une sorte de conscience populaire.  

Il y a aussi les journalistes, les poètes. Plus les nuances sont nombreuses, plus grande est la virtuosité, et la créativité. Le bon usage se crée en suscitant des références, comme l'exemple donné par les écrivains, ressourcés à la voix du peuple, a créé la référence académique. Ce n'est pas mon ami et collègue Yé Vinu, qui, dans ses Points de grammaire, propose le meilleur de la prose courante comme norme de référence aux francophones du Burkina, qui me contredira. En France, la norme ne s'est pas créée en un jour, et d'ailleurs accueille de plus en plus de variations, au point que la notion de fautes, ou d'erreurs, est presque dépassée. 

D'ailleurs, à l'intuition qu'il y avait une "manière africaine de parler", se superpose aujourd'hui l'idée que cette norme est une sorte d'hypostase de particularités très françaises, qui proviennent de divers régionalismes, de vieux fonds français, de "tons" imprimés par divers locuteurs talentueux. À l'opposé, la langue utilisée par Samuel Millogo et Amadou Bissiri dans leur traduction française de lœuvre de Ken Saro Wiwa, dont je n'hésite pas à dire qu'elle va marquer la fin de ce siècle en matière de littérature africaine (15), est une langue littéraire, certes, mais homogène. 

3.2.1. littéraire 

La traduction en français de Samuel Millogo et d'Amadou Bissiri est remarquable par son homogénéité. Ils se sont attachés à garder la richesse de la langue de KSW (16), faite d'entorses à l'anglais comme "l'abandon de la concordance des temps et de l'article", donc d'"incorrections associées à une langue truculente" - "sauf là où le texte revient à la langue classique" (introduction à P.M. (17), p.21). Elle est le reflet en fait d'une appropriation (18).. 

Cependant le travail littéraire qu'ont produit les traducteurs, au diapason du texte, et du "rythme de l'accent nigérian" donne un charme qui ne se résout pas dans un simple relevé de "moyens" : certes, ils ont pour but simultanément de "simplifier et rendre compréhensible" un discours tenu par un simple soldat, et garder une "exactitude de ton" transposable dans l'univers des lecteurs, sans pour autant s'identifier à une variété locale précise, mais surtout pas au "français de Ouagadougou". 

C'est un français africanisé, susceptible de devenir une langue littéraire, comme l'a tenté avec succès Amadou Kourouma, dont la langue n'est pas plus celle des Abidjanais que des Guinéens ou des Maliens, mais un compromis littéraire qui compose avec le procédé du calque comme avec celui de la création néologique, une véritable "subversion du français" (19). 

Les traducteurs avouent d'ailleurs avoir rencontré nombre de locutions entendues dans leur entourage, de la même façon que les chroniques de journaux, comme celle de Nobila-Cabaret dans L'observateur paalga, sont des recréations à partir de séquences véritablement prononcées. S. Lafage, dans un article sur l'évolution récente, urbaine du français en Côte-d'Ivoire, note que "la rue devient le vrai centre de formation/ création de français véhiculaire et le lieu principal d'apprentissage". On retrouve dans Pétit Minitaire les "tendances", résumées ainsi par S. Lafage, 1998, et présentes dans d'autres variétés de français abidjanais :  

"effacement des marques de genre, effacement des articles définis, invariabilité des formes verbales empruntées ou des verbes français (...) abrégées" (ex. bri de brigander = "voler, arracher violemment") (p. 142). Mais ce qui paraît le plus marquant c'est que "les ressources du français sont reprises et exploitées dans une configuration relevant de la culture africaine du discours." (143). 

Cette remarque rejoint les observations de G. Manessy sur le discours oral marqué par une sémantaxe africaine (des cryptotypes qui se retrouvent dans tous les parlers "appropriés"). Transposés en français, ces faits correspondent aux "besoins" expressifs qu'éprouvent les locuteurs dans des situations d'émotion intense, d'exaltation des sentiments et de spontanéité. Creuset de la culture partagée en différentes langues, le "français populaire" devient "avancé", permet également plusieurs registres. 

Le français avancé exprimerait des potentialités générales de la langue lorsqu'on lui laisse la bride sur le cou. Répondant aux "besoins" du peuple, c'est un facteur de démocratisation , comme je l'ai montré pour la langue de la révolution. 

3.2.2. politique 

En posant les notions révolutionnaires comme devant être partagées par tous, la révolution burkinabè a instauré une ère où le français n'est plus l'apanage des seuls "intellectuels". Le militantisme et l'obligation de participer à un certain nombre d'activités qui concernaient toutes les couches de la population (mais a surtout mobilisé les jeunes qui sont les adultes d'aujourd'hui), a diffusé le français à un rythme jamais connu jusqu'alors, et a activé la créativité de ce que l'on a appelé « le génie créateur ». En adaptant ce concept au Burkina, T. Sankara a fait beaucoup pour le français du Burkina. 

La Haute-Volta a été riche en tribuns, et la vie politique reste avec la révolution (qui n'a jamais été officiellement reniée) une source de joutes oratoires et de débats animés au Burkina Faso. C'est à travers ses productions que la valeur symbolique du français apparaît, dans le contexte de décolonisation le plus radical. En effet, l'instauration du régime révolutionnaire en Haute-Volta se fixe pour objectif la destruction d'un monde ancien, qualifié de réactionnaire, pour édifier de nouveaux modes de sociabilité fondés sur un code moral autant que politique. 

La prise de pouvoir par T. Sankara le 4 août 1983 marque (...) une rupture, un renversement [des] relations État-société  

note R. Banégas (1993 : 5), qui définit la révolution burkinabè comme "une révolution du verbe" (p. 19), "pour commencer d'objectiver dans les mots le nouvel ordre révolutionnaire". 

Diffusés par la radio en direct, les T.P.R. ont mobilisé la population. Le but était d'édifier le peuple par l'exemplarité de la procédure. Mais cet acte fondateur, qui devait permettre au peuple dessans voix d'exercer sa justice, face aux subtilités du droit "étranger, napoléonien" (Sankara, 1991 : 74), exprimées dans un idiome incompréhensible, apanage des lettrés, va conférer à la langue française un élan sans précédent.  

On y voit à lœuvre une langue qui sert de vecteur à la confrontation idéologique. Les signes extérieurs d'élitisme, d'intellectualisme, sont bannis. Pas question d'user d'un registre trop marqué - ce qui pourrait être taxé de morgue -, ni de se prévaloir d'une bonne éducation, attribut de la "petite bourgeoisie livresque et dogmatique" (idem : 84).. Du reste, le rôle pédagogique des juges, qui reprennent les propos des prévenus, est nettement prescrit. 

Pourquoi le français alors que les débats se déroulent entre Voltaïques (puis Burkinabè) ? D'abord parce que la révolution a voulu gommer au maximum les différences ethniques et s'est servi du français pour mettre à égalité les citoyens, allant même jusqu'à lui confier la mission de rassembler le peuple sous l'égide d'un enseignement de masse dont les chevilles ouvrières avaient à peine eu le temps d'en apprendre les rudiments... le recrutement des enseignants se faisant sur la base d'une épreuve d'idéologie. Le français joue un rôle véhiculaire et symbolique : il tend à incarner un idéal politique et social. 

On assiste à une situation paradoxale qui est très surveillée (on pourrait dire sous haute surveillance) et dépouillée d'artifices. Il s'agit pour les accusés de convaincre, pour les accusateurs de persuader qu'ils sont dans l'erreur. La rhétorique à l'oeuvre dans ces défenses (proclamant leur innocence) ou ces réquisitoires (volontiers teintés de formules inspirées de la langue de bois) est un des éléments qui révèlent le plus l'adaptation de la langue étrangère aux intentions des locuteurs, son appropriation - ou sa "naturalisation". 

 

Conclusion 

De même qu'on dit la langue de Molière, on peut estimer qu'il y a un français du Burkina, moins en raison de ses particularités linguistiques que parce qu'il a été illustré par des écrivains, des hommes politiques qui lui ont donné ses lettres de noblesse. 

Il y a une légitime fierté des Burkinabè à voir leurs produits culturels sur le marché mondial (notamment le cinéma), appui et témoignage de la culture africaine. Or la principale caractéristique est la fluidité des codes et le passage de l'un à l'autre. J'aurais donc un éloge et un message à transmettre à ses locuteurs, qui tiendrait en ces mots d'encouragement : 

À l'heure où le pays basque où j'habite revendique un département distinct de celui des Pyrénées-Atlantiques, et un bilinguisme basque-français ou basque-espagnol officiel, je serais tentée de dire « préservez votre plurilinguisme, incluant le français, qui est l'une de vos richesses : pas de celles qui se monnayent sur les places boursières (en mauvais anglais du reste) mais de celles qui tiennent à l'humanité, à la solidarité, au rayonnement culturel qui est une des données de l'avenir. » 

 

Bibliographie : 

BANEGAS, Richard, Insoumissions populaires et révolution au Burkina Faso, I.E.P. Bordeaux, Université de Bordeaux I, 1993, 148 p. 

DE FERAL, Carole et Francis-Marie Gandon, Langue française n°104, "Le français en Afrique noire, faits d'appropriation", décembre 1994. 

GADET, F., 1989, Le français ordinaire, Paris, Colin. . 

LAFAGE, Suzanne, 1984, Note sur un processus d'appropriation socio-sémantique du français en contexte ivoirien in : Langues et cultures : mélanges offerts à Willy Bal, Cahiers de l'Institut de Linguistique de Louvain, 9.3-4 (1984), p.103-112. 

LAFAGE, Suzanne, 1995.-De la particularité lexicale à la variante géographique.Une notion évolutive en contexte exolingue, in Francard-Latin éd,Le Régionalisme lexical , AUPELF-UREF, De Boeck-Université, p.89-10.  

LAFAGE, Suzanne, 1998, Hybridation et "français des rues à Abidjan, in QUEFFELEC éd., 

Alternances codiques et français parlé en Afrique, 1998, Aix-en-Provence, P.U.P., 279-291. 

MANESSY, Gabriel, 1989, De la subversion des langues importées : le français en Afrique noire, in R. Chaudenson, D. de Robillard, Langues, économie et développement, tome 1, Aix-en-Provence, I.E.C.F. 

MANESSY, Gabriel,1990, De quelques notions imprécises : bioprogramme, sémantaxe, endogénéité,Études créoles XII, 2, 87-111. 

MANESSY, Gabriel, 1993, Vernacularité, vernacularisation, in de Robillard & Beniamino éd., Le français dans l'espace francophone , Paris : Champion, tome 1, 407-417. 

MANESSY, Gabriel, 1994, in Langue française n°104, Le français en Afrique noire, faits d'appropriation, p. 11-19. 

NAPON, Abou, Les procédés morpho-syntaxiques utilisés par les francophones ouagalais non scolarisés, in QUEFFELEC éd., Alternances codiques et français parlé en Afrique, 1998, Aix-en-Provence, P.U.P., 321-329 

PRIGNITZ Gisèle, 1995, Contrastes et paradoxes du Burkina Faso, pays essentiellement multilingue et résolument francophone, in de Robillard & Beniamino, éd., Le français dans l'espace francophone Paris Champion 535-564. 

WALD, Paul, 1994, L'appropriation du français en Afrique noire : une dynamique discursive in Langue française n°104, Le français en Afrique noire, faits d'appropriation, p. 115-124. YE, Vinu, sous presse, Points de grammaire, recueil des rubriques parues dans Sidwaya.  

 

NOTES 

(1) Dumont Pierre, Le français langue africaine, Réalités africaines et langue française, n° 24, décembre 1992, Dakar 

(2) La thèse complémentaire de doctorat de Jean Jaurès, datant de la décennie 1860, exposée au musée de Castres qui lui est consacré, a pour titre : De fundamentis germanici socialismi. 

(3) Cette dernière acception est prise à la lettre : la résistance, dans le domaine politique, se faisant armée, et le plat étant plutôt consistant, on trouve les synonymes ludiques : béton armé et Afrique en danger pour désigner le tô. (4) Bulletin de l'Observatoire du français en Afrique noire, n° 6 de 1986, paru en 1989(InaLF-CNRS, Paris : Didier-érudition). Le projet de révision et de complémentation de ce dictionnaire est dirigé actuellement par Alou Keïta, professeur à l'Université de Ouagadougou. 

(5) Yveline Déverin-Kouanda, Le corps de la terre, thèse de géographie, 1992, Paris. 

(6) Par un calque de plusieurs langues voltaïques, on dit que "les habits sont sortis", pour dire qu'ils "sont bien sortis de l'eau, lavés, débarrassés de toute souillure". Du reste, sait-on que le verbe sortir, aux origines du français, dérive du latin sorte(m), le tirage au sort ? 

(7) "Docteur de pneux" (sic) sur une enseigne : "le spécialiste de la réparation des pneus. Le docteur est tout à la fois médecin, guérisseur et initié à une science qui reste mystérieuse. 

(8) On lit aussi l'avenir dans une calebasse remplie d'eau (dans l'ouest mandé-Samo). D'où l'expression voir dans l'eau, "être au courant, savoir". 

(9) Cet énoncé a un tout autre sens dans le Sud-Ouest français : elle est fiancée, elle a un "bon ami" ! Cette usance est donnée par Hanse et alii (Belgicismes). 

(10) tout comme les realia made in Burkina, comme le soumbala - dixit le Journal du Jeudi qui le considère comme "l'arme secrète des Burkinabè", au même titre que le camembert de Super-Dupont dans la B.D. française de Gotlib. 

(11) Il est senti comme faisant partie du français et on va jusqu'à "traduire" des termes ethniques par ce mot, en l'absence d'équivalent en français (fétiche, médicament, gris-gris ne rendent pas l'universalité sémantique de ce mot). 

(12) - peut-être favorisée par le mooré kos "demander, chercher" (à obtenir) de quelqu'un. 

(13) C'est d'ailleurs le titre d'un roman de Kollin Noaga, Dawa en Abidjan. 

(14) A. Badini, 1994 : 52 "descendre l'enfant" est la deuxième étape du sevrage. 

(15) (de la même façon que la littérature africaine côté anglophone - si l'on excepte en francophonie Amadou Kourouma - est en train de se tailler une place sur le marché mondial au même titre que la littérature latino-américaine. 

(16) Les éditeurs, à l'instar de W. Boyd qui en a donné l'introduction, commentent l'étiquette d'"anglais pourri" comme "mélange de pidgin, d'anglais dégradé et idiomatique, d'emprunts aux langues nigérianes et de créations originales". 

(17) P.M. désormais=Pétit minitaire, édition française de Sozaboy, Actes Sud, 1998. 

(18) L'appropriation est un concept sociolinguistique qui fait l'objet de recherches dans le domaine africain depuis une dizaines d'années. On pourra consulter à cet effet le n° 104 de Langue française sur le français en Afrique. 

(19) Nous empruntons le mot au titre d'une contribution de G. Manessy à l'ouvrage collectif (1989) de Chaudenson et de Robillard. 

 

ANNEXE  

Déclaration du CNR Ouagadougou le 31 août 1985 

  Le Président du CNR, Président du Faso, décide : 

Les appellations Loi, Décret, Arrêté sont supprimées dans le vocabulaire législatif et réglementaire du Faso. 

En lieu et place, les appellations suivantes sont consacrées : la zatu, le kiti, le raabo, dépassant les concepts du droit bourgeois par leur contenu révolutionnaire. 

  La ZATU prise par le Président du Faso est l'expression générale de la volonté du peuple 

  Le KITI est pris par le Président du Faso et peut porter le contre-seing du ministre 

Le RAABO est un acte pris par les autorités suivantes : Ministre, Haut- commissaire, Préfet. 

  La zatu est proclamée 

  Le kiti est prononcé 

  Le raabo est annoncé 

        La patrie ou la mort nous vaincrons 

        Capitaine Thomas Sankara  

(extrait de La justice populaire au Burkina Faso, Ministère de la justice, 2e éd. 1986)