Michel TETU 

Professeur à l'Université Laval, directeur de L'Année francophone internationale 

 

Les particularités du français au Burkina Faso  

 

Hier, le ministre burkinabè des finances nous confirmait la tenue probable du dixième Sommet de la Francophonie à Ouagadougou en l'an 2003. Le mois dernier, plusieurs d'entre nous étions à Moncton pour le huitième Sommet de la Francophonie. Nous parlons tous du "Sommet de la francophonie", qui utilise encore la première appellation officielle "Conférence des chefs d'Etat et de gouvernements des pays ayant en commun l'usage du français". C'est pourtant en ces termes que le président François Mitterand avait convoqué le premier Sommet en février 1986. 

En 1993, l'appellation était légèrement modifiée à la suggestion de  

M. Maurice Druon, secrétaire perpétuel de l'Académie française. Partant d'une idée généreuse, il trouvait que "ayant en commun l'usage du français" faisait peut-être un peu trop commun, si l'on peut dire, et il a proposé "ayant le français en partage". Et l'appellation officielle est devenue "Conférence des chefs d'État et de gouvernements des pays ayant le français en partage". 

Mais cette appellation officielle n'est pratiquement pas utilisée puisqu'on dit Sommet. Si je l'utilise cependant, pour introduire mon propos ce matin, c'est pour relever le fait suivant : si nous avons tous le français en partage, nous avons bénéficié ainsi d'un certain héritage et, comme chacun le sait, on peut, lorsqu'on est héritier d'une fortune, l'utiliser à son gré. On peut la conserver, on peut la dilapider, on peut l'augmenter et l'agrandir. 

Commentant la séance d'ouverture et celle de clôture du Sommet de Moncton pour la télévision de Radio-Canada et pour TV5, nous en discutions, l'animateur vedette de Radio Canada Bernard Derome et moi, et nous pensions à la parabole des talents. Vous connaissez tous cette parabole de l'évangile selon laquelle un maître puissant partant en voyage laisse ses biens à ses serviteurs. Il y a trois types de serviteurs, (vous savez que le chiffre trois dans la bible représente tout l'éventail, la totalité, c'est un chiffre parfait). Le premier serviteur obtient cinq talents, le deuxième deux et le troisième n'en a qu'un. Que vont-ils en faire ? Si nous transposions un peu ces talents, en considérant que nous avons tous reçu le français en partage et que nous avons reçu des talents, chacun de façon un petit peu différente. 

Les premiers, ce sont peut-être ceux dont le pays a produit les serments de Strasbourg (France) ou la cantilène de Sainte-Eulalie (Belgique) et qui remontent ainsi à plus d'un millénaire : ils sont dans une situation où le français, langue maternelle, a mûri pendant de nombreux siècles, alimenté une littérature, a permis la construction d'une civilisation en Europe, etc. 

Et puis, d'autres ont connu le français un peu plus tardivement et ont reçu un petit peu moins de talents. Ce sont ceux qui peut-être vivent dans des pays bilingues où le français doit s'affronter, lutter, ou travailler pour se maintenir. 

Et puis il y a enfin ceux qui ont connu le français plus tardivement et qui aujourd'hui développent l'alphabétisation à leur façon, comme ils le peuvent, devant à la fois ménager et développer les langues dites vernaculaires, les langues locales, et en même temps développer le français. Ce peuvent être les pays d'Afrique, moins favorisés que les précédemment nommés. 

Or, que se passe-t-il dans la parabole des talents ? On dit que certains, ceux qui ont reçu passablement d'argent, l'ont fait fructifier tandis qu'un serviteur qui en avait reçu beaucoup moins avait peur de son maître. Il est resté frileux. Il s'est dit : "J'ai reçu une certaine somme, il faut que je la ménage, il ne faut pas que je fasse des placements qui risqueraient d'être négatifs". Pour cela il va enterrer son talent. Lorsque le maître reviendra, il va être assez surpris et le maître, lui, sera franchement déçu. 

Vous savez ce qui se passe : les serviteurs qui ont réussi à rapporter le double de ce qu'ils avaient reçu se font dire : "C'est bien, bon et fidèle serviteur. Tu as été fidèle en peu de choses. Je te confierai beaucoup. Entre dans la joie de ton maître". Celui, ou disons ceux, puisque c'est un personnage symbolique, qui ont mis leur bien en terre, qui ont regardé le passé et qui n'ont pas voulu essayer de le faire fructifier en prenant des risques pour l'avenir, se font secouer vertement par leur maître : "Serviteur méchant et paresseux, tu savais que je moissonne où je n'ai pas semé et que j'amasse où je n'ai pas vanné. Ceux qui ont seront désormais dans l'abondance; les serviteurs inutiles, jetez-les dans les ténèbres du dehors, là où il y aura des pleurs et des grincements de dents." 

Si vous me permettez une petite parenthèse, j'entends notre maître Alain Guillermou qui me dirait, s'il était là : "vous citez la bible, mais est-ce la version des Gédéon qu'on trouve dans toutes les chambres d'hôtel ou l'édition de Jérusalem ?" Peu importe, puisque de toute façon je fais des comparaisons : vous comprenez où je veux en venir : j'applique cette histoire à la langue française que nous avons reçue : qu'en avons-nous fait et qu'en faisons-nous ? Comment préparons-nous l'avenir? 

Eh bien! chose curieuse, on peut se demander si, souvent, ce ne sont pas les serviteurs qui ont reçu moins, voire le moins, qui enrichissent davantage la langue française et qui font fructifier le mieux les talents qu'ils ont reçus. Je prendrai bien sûr l'exemple du pays où nous sommes, le Burkina Faso dans un petit moment, pour vous montrer ce qu'on y a fait avec la langue française en prenant des risques, car n'oublions pas qu'il y a toujours des risques. 

Quand on prend des actions en bourse - vous le savez tous, vous qui avez de gros porte-feuilles d'actions et d'obligations! - , vous savez qu'il y a toujours des risques à prendre. Mais faisons un peu d'histoire et revenons en arrière. En 1972, le Tchad publiait un livre d'histoire naturelle pour des élèves de la classe de quatrième. L'ouvrage se présentait sous forme rectangulaire avec une photo ou un dessin de l'objet à étudier provenant de la faune ou de la flore. Il y avait, à côté de la photo ou du dessin, une colonne pour donner le nom en latin, dans tous les cas. Puis, dans une colonne suivante, on donnait, de temps en temps, le nom en français. Ensuite, on avait retenu 5 langues pour le Tchad, et, selon qu'il s'agissait d'une réalité de la forêt ou de la savane ou du désert, il y avait ou il n'y avait pas de mot pour désigner la réalité en question. Comment voulez-vous enseigner les sciences naturelles au début du secondaire dans ces conditions ? C'est une des constatations de la Biennale de Dakar en 1973, portant sur le français hors de France; notre vieil ami Maurice Piron, aujourd'hui décédé, avait alors éveillé tous les congressistes à ce problème. Que faisons-nous pour que le français hors de France se développe et pour que ceux qui l'utilisent le ressentent comme leur ? Avons-nous développé le vocabulaire pour l'adapter aux réalités des pays francophones ? 

En 1974, tenant compte des deux situations que j'évoquais, une situation très difficile sur le terrain et les réflexions faites à Dakar, nous avons envisagé dans le cadre de l'Aupelf (à ce moment-là j'étais le bras droit de Jean-Marc Léger pour tout ce qui concernait le français à travers le monde et les départements de français), nous avons envisagé de prendre le taureau par les cornes et nous avons organisé à Abidjan une première table ronde des Centres de linguistique appliquée d'Afrique qui ont essayé de voir ce qu'on pouvait faire avec le vocabulaire, avec le lexique. 

On a travaillé et réfléchi et, l'année suivante en 1975, une réunion eut lieu à Lomé puis ce fut à Kinshasa, à Yaoundé, à Dakar, etc. Pendant tout ce temps, les linguistes africains, accompagnés de quelques linguistes européens et canadiens, ont réfléchi sur la méthodologie à suivre afin d'enrichir le lexique français en Afrique. 

Un organisme vivant, un humain ou une langue, ne peut se bien porter que s'il a de la chair sur les os. Et la chair dans une langue, ce sont les mots, ce sont les éléments du lexique qui vont envelopper le squelette. Il faut donc des mots pour parler français en Afrique et il faut africaniser le vocabulaire. C'était une constatation. Il faut en même temps que le français reste un. Il y avait donc un choix à faire en conciliant l'un et le multiple pour arriver à ce que les Africains considèrent le français comme une langue africaine et, en même temps, que le français ne s'éloigne pas trop d'une certaine unité. 

Après de nombreuses considérations, la conceptualisation a été laissée à Willy Bal, l'éminent linguiste belge que plusieurs d'entre vous connaissent et que je me permettrai de citer. Voilà le fruit de ses réflexions : "La francophonie commence enfin à prendre conscience et possession de son espace et de sa langue : son espace transcontinental soumis à des conditions écologiques bien diverses et peuplé d'univers culturels multiples, sa langue qui est son bien commun. Un phénomène d'appropriation se poursuit dans les deux sens du terme : propriété indivise, on admettra de plus en plus malaisément, sans pour cela rejeter son histoire, qu'à ce point de son expansion la langue française puisse encore être régentée de façon exclusive par une minorité, socialement, culturellement et géographiquement limitée. Sans cesser de fonctionner comme instrument universel, on estime qu'elle doit s'approprier des besoins communicatifs et expressifs variés, en même temps que s'adapter à des situations sociolinguistiques diverses pour satisfaire ces exigences nouvelles, relever ce défi de l'un et du multiple; elle se devra notamment d'accueillir les mots qui font partie du patrimoine culturel des divers peuples ou régions, ceux qu'on ne pourrait rejeter sans refuser tout esprit créatif aux sujets parlants et sans porter atteinte à leur moyen d'expression. Est-il hasardeux de penser que cette nouvelle optique, apte à stimuler la recherche des particularités régionales, n'est pas sans connexion avec deux phénomènes contemporains, la percée d'un relativisme culturel positif et le développement de la sociolinguistique. Par sa reconnaissance du droit à la différence, son respect de l'altérité, le relativisme culturel favorise la quête de l'authenticité et le retour aux racines, maîtres-mots de la revendication régionaliste, en même temps qu'il sous-tend les tentatives de dialogues des cultures. Quant à la sociolinguistique sur le plan épistémologique, elle brise l'identification de la structure et de l'homogénéité, elle fait reconnaître la variation comme inhérente à tout système linguistique. On admettra dès lors que la diversité interne d'une langue n'a rien que de normal et ne constitue pas un cas pathologique ni exceptionnel. Elle n'est d'ailleurs nullement incompatible avec l'unité. Ainsi la recherche des particularités lexicales d'une langue telle que le français, que son histoire récente voue à l'expression d'une pluralité de cultures, se trouve-t-elle doublement légitimée par la promotion d'un authentique dialogue des cultures et par les exigences d'une perception correcte de la réalité linguistique". 

Pour arriver à cela, qui représente la synthèse des réflexions de tout un groupe, on s'était appuyé sur ce qui se passe dans les univers hispanophone, lusophone ou anglophone. Vous savez tous très bien que, si vous demandez un tinto à Bogota, on vous apportera une tasse de café mais que si vous demandez la même chose, un tinto, à Santiago du Chili, on vous apportera un verre de vin rouge. Parce que ce qui est teinté dans un monde hispanophone peut être tantôt du café, tantôt du vin. Et pourtant tout le monde sait aussi que la majorité des pays d'Amérique latine parlent espagnol et que cela ne pose pas de problème. En 1870, l'Académie royale d'Espagne publiait un dictionnaire dans lequel figurent de nombreuses mentions entre parenthèses, "Mexique", "Colombie", "Chili", etc. ou castillan. La diversité de la langue espagnole en Amérique et en Europe était acceptée dès 1870. 

En 1970, le Dictionnaire du français contemporain ne comptait que quatre mots venant d'Afrique. Il nous faut de façon urgente rattraper la réflexion des hispanophones, des lusophones, et des Américains ou des anglophones qui, depuis longtemps, ont compris tout cela. Cela leur a posé des problèmes autant qu'à nous francophones. Bernard Shaw disait, en parlant des Etats-Unis, que les Etats-Unis et l'Angleterre étaient deux pays divisés par la même langue. Et on sait comment l'américain d'aujourd'hui, tout en étant de l'anglais, est différent de l'anglais d'Angleterre. Les Anglais ont d'ailleurs depuis longtemps fait la différence entre British et English. Maintenant nous commençons à faire la différence entre français et francophone. C'est tout récent, nous sommes encore timides dans ces nouvelles perceptions. 

 

Mais je ne voudrais pas prolonger cet exposé. Je voudrais simplement dire que les travaux précédemment cités ont abouti à la publication en 1981 d'un Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire, un ouvrage assez important qui a permis qu'en 1983 tous les dictionnaires de langue française - tous - Robert, Larousse, etc. fassent entrer dans leur corpus des mots de la francophonie. Ils l'ont fait d'abord en annexe, ils ont ensuite intégré les particularités dans le texte. 

Hachette a donné véritablement le ton lors du Sommet de Hanoi en lançant son premier dictionnaire panfrancophone dans lequel les mots sont insérés normalement par ordre alphabétique, portant une mention qui ressemble à celle que j'évoquais à propos de l'Académie royale d'Espagne un siècle plus tôt. Et, depuis, il ne viendrait à l'idée de personne de ne pas tenir compte du français du Québec, du français de Belgique, de Suisse, et bien entendu d'Afrique et des divers pays africains puisque ce n'est pas forcément la même chose dans chacun des pays d'Afrique. 

Nous savons que certains pays ont été particulièrement dynamiques, créatifs ou créateurs et inventeurs de différents mots. Quelle méthode a été choisie pour le recensement et quelle méthode aujourd'hui sert aux lexicologues ? Eh! bien on considère que quand un locuteur français utilise un mot qu'il insère normalement dans une phrase française, ce mot peut être considéré comme français s'il n'y a pas d'équivalent et s'il revient régulièrement. Les centres de linguistique appliquée d'Afrique dont je parlais il y a un instant ont relevé les expressions trouvées dans la littérature tout d'abord, dans les journaux écrits et à la radio, dans les copies d'élèves. Chaque fois qu'un mot semblait perçu comme normal dans un texte de littérature, dans un texte de journal ou dans une copie d'élève, on le mettait dans l'ordinateur. 

Grâce à la collaboration du LASLA, un laboratoire de linguistique de l'Université de Liège en Belgique, toutes ces particularités ont été introduites dans l'ordinateur et, selon un principe très simple de statistique, les mots qui revenaient très souvent ont été considérés comme des mots du français d'Afrique. Ceux qui revenaient moins souvent ont fait l'objet de discussions pour savoir ce qu'il fallait en faire. On est arrivé ainsi à publier un inventaire dans lequel, entre parenthèses, à côté de chaque mot, figure le nom des principaux pays africains, ce qui permet de se rendre compte si le mot est utilisé à l'échelle de toute l'Afrique ou seulement utilisé dans tel ou tel pays. 

Cette méthode, essentiellement statistique, comme je vous le disais, a donné beaucoup de résultats. Elle a permis surtout de modifier la perception du français à travers la francophonie. Parce qu'on s'est rendu compte que le français était très riche, qu'il était beaucoup plus universel aujourd'hui qu'il ne l'était du temps du fameux discours sur l'universalité de la langue française par un certain Rivaroli se faisant passer pour français (et pendant qu'il y était, se donnait du titre de comte, ce qui faisait dire à Talleyrand quand Rivarol parlait de "nous autres gentils hommes", - "ce pluriel me semble singulier"). Mais ce n'est pas pour me moquer de Rivarol que je rappelle cela, c'est simplement pour insister sur le fait qu'au dix-huitième siècle le français était beaucoup moins universel qu'il ne l'est aujourd'hui puisque aujourdhui il peut compter sur des mots, des structures, des éléments et des expressions provenant du monde entier et qu'il est davantage en mesure de représenter une certaine diversité culturelle, alors qu'au dix-huitième il était parlé dans toute l'Europe par ce qui comptait dans le monde, c'est-à-dire dans les cours et par l'élite intellectuelle. 

 

Le français au Burkina Faso 

Je prendrai maintenant des exemples du français contemporain au Burkina. J'ai choisi tout simplement de prendre dans l'inventaire quelques exemples; je me contenterai des lettres A et B. Vous allez voir que les exemples sont nombreux, seulement pour le Burkina Faso. 

Dans le domaine de la faune, il a fallu donner des noms aux bêtes connues seulement dans cette partie de l'Afrique. J'en cite quelques-uns. Vous avez des noms venant du latin : l'addax qui est une antilope vivant en zone présaharienne. Vous avez, à partir du français, l'antilope-cheval,l'antilope-éland, l'antilope-gazelle, l'antilope-son. 

Au niveau de la flore, il y a beaucoup de mots. Vous avez à partir du latin anone, qui est une sorte de pommier cannelle. Vous avez à partir du françaisl'arbre fétiche, l'arbre à palabre, l'arbre parapluie, vous avez le bouleau d'Afrique; on a ainsi repris des mots de France, des expressions qui ont été adaptés à la situation. Vous avez, venant de termes africains, le badamier ou bandamier qui est une sorte d'amandier d'Afrique. Vous avez les balanites. C'est un arbre fruitier qui produit des jeunes pousses en particulier : les jeunes pousses des balanites sont utilisées pour la préparation des sauces. Vous avez, provenant du mandé, le balanzan qui est une sorte d'acacia. Etc. 

Au niveau de la nourriture, c'est encore plus évident; il y a beaucoup de mots parce que la nourriture varie. Vous avez déjà entendu le mot acassa qui vient de l'éwé et qui est une espèce de pâte cuite faite de farine de maïs fermentée. Vous avez entendu peut-être hier ou avant-hier parler de l'atiéké qui vient du baoulé, et qui est une sorte de couscous de manioc. Les moines bénédictins de Kombri au Burkina fabriquent une boisson à base de bananes qui s'appelle la "bananette". Vous avez en mooré le mot baninga qui est un gros mil blanc que l'on différencie du mil rouge ou "petit mil", et je cite Les contes du Larhallé, un ouvrage publié en 1963 à Ouagadougou : "un ruisseau de gros mil blanc brillant comme de l'argent s'en échappa. Tout le monde se rendit auprès des sacs et on put constater que du baninga les emplissait tous." 

A partir du français, on a créé le mot calebassée, le contenu d'unecalebasse. Birago Diop l'employait déjà dans ses premiers ouvrages de contes. Vous avez hier ou avant-hier mangé du capitaine (transposition d'un mot, changement de sens), gros poisson d'eau douce. Je ne vous fais pas une typologie de tous les éléments et de toutes les méthodes; je vous ai dit que je ne vous donnais que quelques exemples. Mais vous avez ce matin ou hier presque tous bu du jus de bissap. Le mot bissap qui vient du wolof et désigne ce que vous avez bu : c'était un excellent jus, servi régulièrement à l'hôtel et qui goûte la cerise avec un peu d'amertume par derrière. 

Voilà pour les réalités physiques ou alimentaires. Au niveau des réalités sociolinguistiques, réalités sociales, il y a aussi énormément d'inventions locales. Selon les situations, on a adapté le français pour que la langue puisse correspondre à la façon de penser africaine. La dramaturge québécoise Marie Laberge dit "ce n'est pas parce que nous parlons la même langue que nous partageons le même imaginaire". Etant donné les changements de climat et la façon de penser, dus entre autres aux habitudes coutumières, on imagine fort bien qu'il faille modifier les expressions, en créer de nouvelles et adapter le français. 

Voici quelques exemples : 

  Abord : on dit au Burkina "d'abord" au sens de plus, même plus. "Je n'ai pas d'abord de cigarettes" veut dire "je n'ai même plus de cigarettes". 

  Accompagnateur : Ce mot désigne souvent, dans certains textes et dans la tradition orale, des personnes qui devaient accompagner dans la mort un dignitaire de haut rang. Je cite un roman burkinabe : "Que deviendrai-je moi dans l'autre vie ? - Tu iras grossir le nombre des accompagnateurs". 

  Ambiance : Avec ambiance on a fait un verbe, ambiancer, qui veut dire mettre de l'ambiance et avec le verbe on a fait un nom, ambianceur, c'est un animateur. 

Ça ce comprend très bien, de même que le mot suivant que je vais vous citer, une ânée, c'est un chargement susceptible d'être transporté par un âne. C'est aussi une unité de mesure pour le sel. Je cite un ouvrage concernant les Mossis de Haute-Volta dans lequel on écrivait "un impôt était perçu pour chaque ânée de sel". 

Autre verbe : arranger quelqu'un signifie arranger les affaires de quelqu'un, faciliter sa tâche. Je vous en donne deux exemples burkinabè : "J'ai vu le secrétaire de l'ambassade, il m'a beaucoup arrangé, sinon je n'aurais pas eu ma bourse". Une autre citation burkinabè qui est peut-être plus litigieuse : "Pour passer le brevet, je peux t'arranger avec le professeur de maths, c'est mon cousin". 

  Asseoir : Asseoir signifie souvent habiter ou demeurer. Par exemple, "il est assis chez Fanta." Autre exemple : "Même si je veux divorcer, les vieux du village nous écouteront et nous diront de nous asseoir ensemble pour toute la vie." C'est joli ? 

  Attachement : C'est un mauvais sort, c'est un envoûtement. "Moi, je te dis qu'il y a eu attachement de notre équipe de foot. Tu as bien vu, il n'ont même pas pu jouer correctement". Le verbe attacher a aussi le sens d'envoûter. Exemple: "C'est le marabout, il avait attaché tous les chevaux sauf le sien pour gagner la course". 

Il existe le mot autogare pour dire une gare routière. 

Venant du mooré, le mot babissi veut dire la famille étendue, le lignage. Je cite un exemple tiré d'un ouvrage très sérieux sur les Mossis : "Parmi les fonctions que leur conférait leur rang politique, les nombreux princes et chefs de cantons se trouvaient à la tête de leur propre babissi et du lignage maximal auquel appartenait leur babissi". 

J'en citerai un autre venant du français, assez amusant et qui est facile à comprendre, la bâchée. C'est un véhicule dont la partie arrière est recouverte d'une bâche amovible, une espèce de camionnette. Lu dans un journal de Ouagadougou cette phrase amusante : À la suite du hold-up, on recherche une bâchée sans bâche". 

  Bagage : au singulier, désigne les affaires personnelles. Exemple : "Je suis allé à l'école aujourd'hui mais j'ai oublié mon bagage". Notez qu'au pluriel - les Africains dans la salle vont sourire - le mot désigne les parties sexuelles masculines ou féminines, c'est-à-dire les seins ou les fesses. (Le mot au pluriel est moins employé toutefois au Burkina Faso que dans d'autres pays limitrophes.) 

Le bangala, qui vient du lingala, signifie le pénis. Je cite: "il a gagné la maladie de bangala avec les toutous". Les toutous ne sont pas les chiens, il s'agit des prostituées, celles qu'on paye. Two shillings, c'est two pences. 

  Becqueter veut dire non pas manger mais adresser la parole avec un ton agressif. C'est une prise de bec. Exemple dans une pièce de théâtre burkinabè, "A son retour, comme sa mère lui faisait des reproches, elle s'emballa et nous becqueta l'une après l'autre." 

Un mot très joli, berceuse : une berceuse peut être bien sûr un petit morceau de musique, mais c'est aussi la nounou, la bonne d'enfant (c'est certainement plus joli que baby-sitter). "Avez-vous besoin d'une berceuse ? je cherche du travail." 

  Besoin. Ce mot a deux sens, il désigne les excréments; exemple: "le bébé est malade, il ne fait pas bien son besoin." Ou bien le lieu d'aisance : "je reviens du besoin." On raconte ainsi une rédaction qu'on a fait faire à un élève. On lui a demandé ce qu'il a fait le dimanche précédent. Il est allé se promener et il raconte que dans les sentiers il a failli mettre les pieds dans quelque chose de vert. Il a dit : "Ça, c'est Etienne qui est passé là, il a fait son besoin, Etienne aime beaucoup les épinards." Il continue et c'est jaune alors il dit : "Ça, c'est Sango parce qu'il aime beaucoup le maïs. Il a fait son besoin". Après quelques expériences de ce genre, l'élève concluait : "C'est dans le besoin que l'on reconnaît ses vrais amis." 

  Bilan, ici, signifie rumeur. On a fait avec bilan le verbe bilaner. "Hier, à l'Ambassade de France, on répandait le bilan que M. Norman Moyer, le haut fonctionnaire du ministère du Patrimoine canadien, n'était pas arrivé." En fait il est arrivé, on le voit ce matin dans la salle ! On dit par exemple : "le bilan court la ville que c'est un affairiste". Ou bien "il est toujours en train de bilaner. Moi, je ne le crois plus." 

  Bomber, au sens familier, veut dire casser la gueule. "Si tu continues à m'agacer, je te bombe".  

Une belle expression : "diminue ta bouche" pour dire "parle moins". 

  Boumpa : c'est une sorte de clarinette qui est particulière d'une ethnie du Burkina Faso, l'ethnie Bisce. Francis Bebey décrit ainsi la boumpa : "La boumpa se présente sous la forme d'une tige de mil comportant à chaque extrémité une petite calebasse, une entaille pratiquée sur le flanc du tube constitue l'anche libre de l'instrument". 

On pourrait mentionner encore buter au sens de marquer un but, verbe intransitif. "Dans l'équipe, c'est Pokou qui bute le plus souvent" (extrait d'un journal). 

 

En guise de conclusion 

Je pourrais vous donner pendant longtemps des exemples de ce genre avec les autres lettres de l'alphabet. Vous en avez suffisamment aperçu. Vous comprenez tout le travail nécessaire à l'établissement d'un glossaire, d'un dictionnaire. Certains mots apparaissent à un moment donné comme très forts et quelques années après sont moins importants. Des mots sont nés dans un pays et s'étendent dans un autre pays. Alors c'est un gros travail de lexicologie qu'on doit faire pour arriver à tout relever. Mais, au moins pour l'essentiel, vous voyez ce qu'il en est. 

Quelques remarques encore. Il faut des mots pour décrire des réalités physiques et sociales. Si on n'a pas de mots, on ne peut pas s'exprimer. Donc il faut en créer. C'est le mérite des Africains de tous pays et, entre autres, du Burkina Faso que d'avoir beaucoup de créations en français. 

Je conclurai en disant que par ses adaptations, parfois étonnantes pour un Français de France, le français est en train de devenir une langue africaine. C'est très heureux. S'il ne l'était pas, nous pourrions être extrêmement inquiets. Il faut que le français devienne une langue africaine pour qu'il perdure. J'ai pris l'exemple de l'Amérique latine tout à l'heure où l'espagnol s'est généralisé mais en se particularisant au 19e siècle. Aujourd'hui il ne fait plus de doute pour personne que c'est la langue qui se répand et envahit même les Etats-Unis, de plus en plus bilingues anglais et espagnol. On voit dans tous les aéroports maintenant aux Etats-Unis les destinations annoncées en anglais et en espagnol. L'espagnol s'est américanisé au 19e siècle. Souhaitons que le 21e siècle soit vraiment le siècle de la francisation de l'Afrique. C'est intéressant et c'est dans le sens de l'histoire. Aujourd'hui il est de bon ton à Lisbonne d'utiliser des expressions brésiliennes. Il y a un retour ainsi parce qu'il y a un rajeunissement du portugais au Portugal par le Brésil. 

Autre élément de conclusion, le français doit s'adapter. Il faut s'adapter et il faut oser créer. On ne peut être frileux. Le général de Gaulle entendant un mot qui lui écorchait les oreilles, "computer", a décidé qu'il ne voulait plus jamais entendre ce mot. On a cherché et on a décidé d'utiliser le mot "ordinateur". Nous en entendrons parler tout à l'heure; qui ne dit pas ordinateur en français ? C'est une décision politique qui l'a imposé. Les Africains osent. Il appartient aux autres d'enregistrer les créations africaines. 

Nous, biennalistes, que faisons-nous de nos talents ? Allons-nous les faire fructifier ? Le 21e siècle et le 3e millénaire commencent demain matin. Qu'allons-nous faire ? Allons-nous garder une attitude frileuse en enterrant nos talents, en nous référant à certains grands auteurs classiques, même si eux-mêmes innovaient beaucoup. Vous savez que Racine, qu'on entendait souvent citer pour la pureté de sa langue, utilisait ministre au féminin. Dès sa première pièce de théâtre La Thébaïde, vous trouvez le féminin de ce fameux mot qui fait couler de l'encre dans les milieux linguistiques français. Allons-nous rester au génie traditionnel ? La mondialisation aujourd'hui ne devrait-elle pas être, plutôt que l'uniformisation à l'américaine, une ouverture au monde ? Je cite pour terminer ce que Carlos Fuentès écrivait dans Le Monde d'il y a trois jours pour conclure un long article de deux pages sur le Mexique : "N'ayons pas peur des contacts entre les cultures : isolées, elles meurent. Seules les cultures en communication avec d'autres cultures restent en vie". Et il rejoint ici l'intervention du recteur burkinabè : "Si nous ne reconnaissons pas notre humanité dans les autres, nous ne la reconnaîtrons jamais en nous-mêmes". 

Je vous laisse, sur cette parole de Carlos Fuentès, rêver au français d'Afrique. Pour les autres lettres de l'alphabet, vous pourrez trouver de très beaux exemples dans L'inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire. 

 

Commentaires 

 

Jean-Pierre Guingané, homme de terrain et de théâtre, explique que la plupart de ses auditeurs ont un niveau de français insuffisant, qu'ils ressentent la grammaire française comme un poids avec toute sa rigueur, d'où la nécessité pour se faire comprendre du public de créer des court-circuits au risque de se couper des autres francophones. C'est un problème quotidien pour les enseignants qui doivent éviter que le français du Burkina ne devienne une langue étrangère car elle nous appartient à tous.  

Lise Sabourin demande jusqu'où on peut créer des nouveaux mots. Elle rappelle qu'au seizième siècle La Pléiade et Rabelais en ont beaucoup créé - la plupart aujourd'hui disparus - que leurs lecteurs ne comprenaient pas. Nous sommes dans la même problématique. Il est essentiel de faire un gros effort de créativité. Le temps tranchera. 

Ridha Mezghani : la langue française est une langue dynamique, et s'enrichit de créations de l'espace francophone. C'est ainsi qu'à Tunis, si vous demandez un café crème, le garçon vous demandera si vous voulez un capucin (de capuccino, petite tasse) ou un direct (grande tasse) !